Lapse & Relapse

Agnès Geoffray et Tom Molloy

Du 2 octobre au 19 décembre 2021

Signes, 2012, Agnès Geoffray. Image Marc Domage, 2021.

Atlas, 2021 et Wave, 2018, photographies récoltées et encadrées, Tom Molloy. Image Marc Domage, 2021.

Flying man, 2015, Agnès Geoffray. Image Marc Domage, 2021.

Série "Des équilibres", 2019, Agnès Geoffray. Image Marc Domage, 2021.

De gauche à droite, Vanité, série "Les suspendus", 2010, Agnès Geoffray. Dog, 2019, Lovers, 2011, Tom Molloy. Image Marc Domage, 2021.

Proofs, 2021, Agnès Geoffray. Image Marc Domage, 2021.

Série "Les suspendus", 2010, Agnès Geoffray. Image Marc Domage, 2021.

De gauche à droite, série "Les suspendus", 2010, Agnès Geoffray. Home, 2016, Tom Molloy. Image Marc Domage, 2021.

Le bleu, 2021, Tom Molloy. Image Marc Domage, 2021.

Lapse & Relapse

Agnès Geoffray et Tom Molloy

Du 2 octobre au 19 décembre 2021

Vernissage le 1er octobre 2021 à 18h30.

Peut-être aimez-vous, comme Agnès Geoffray et Tom Molloy, les vieilles photographies : celles que l’on trouve dans les greniers, aux puces ou sur eBay. Des inconnu·e·s représenté·e·s, on s’imagine des choses. Ce qu’on y projette se nourrit de l’immense et toujours grossissante mémoire d’images avec laquelle nous vivons : une mémoire charriant nos archives personnelles (portraits de famille et clichés de vacances), l’imagerie publicitaire ou documentaire, les photographies de presse devenues historiques. Ainsi, une image nous parle de ce qu’elle montre, mais aussi – beaucoup – de toutes ces autres images qu’elle rappelle et qui constituent une sorte de matière parlante, vivante.

Les photographies choisies, travaillées, fabriquées par Agnès Geoffray et Tom Molloy me parlent. J’y trouve une fascination joueuse, drôlement distante, consciente de leur pouvoir, exploitant leur polysémie jusqu’à l’oxymore. Leur violence n’est pas manifeste mais je la sens, sourde, épaisse de toutes ces images qui flottent autour, invisibles et pourtant bien là. 

Leurs opérations sont souvent simples : Tom Molloy retourne une image et des athlètes de plage se transforment en titans mythiques – et l’on pense au culte voué au corps par le régime nazi (Tom Molloy, Atlas, 20XX). Agnès Geoffray tamponne des tirages trouvés, qui interpellent malgré leur banalité ; le commentaire apposé est apparemment technique (« non fixée » ou « sans retouche »). On a beau y chercher un sens métaphorique qui expliquerait le choix du tirage – sa valeur – ça ne vient pas. Il reste muet (Agnès Geoffray, PROOFS, 2021).

D’ailleurs, les images de Tom et Agnès sont assez mystérieuses ; voire étranges. D’une étrangeté parfois ordinaire, qui se croise au coin de la rue, à Rouen ou ailleurs (Tom Molloy, Amongst You, 2020-2021). Une étrangeté qui tient à des gestes suspendus dont on attend la chute car elle en éluciderait le sens. Mais l’image est fixe et la suite perdue. Même quand elle arrive, cette chute, l’œuvre reste essentiellement opaque : comme dans ce court film d’archives où un homme prétendant voler s’élance depuis la Tour Eiffel et – – – le plan suivant montre l’impact de son corps dans le sol. Sa profondeur est bizarrement évaluée par un piquet, comme ceux plantés sur le bord des routes de montagnes pour mesurer l’épaisseur des chutes de neige (Agnès Geoffray, Flying Man, 2015). Il y a quelque chose de trivial et donc cruel dans ce piquet qui fait étalon.

Agnès et Tom ne se contentent pas de constater le mystère : ils l’épaississent d’un travail manuel, technique minutieux. Les corrections numériques d’Agnès Geoffray sont si soignées qu’elles disparaissent, mais au lieu de simplifier l’image, de lui faire dire quelque chose de clair, elles la rendent plus incompréhensible encore, complètement double : comme lorsqu’elle modifie l’angle du bras d’une fillette en un drôle de salut (Signes série « Incidental Gestures », 2011-2012). La petite fille sourit, mais son bras tout raide a l’air de vouloir frapper son frère ou de saluer une croix gammée. Tom Molloy, lui, reproduit à la mine de plomb les photographies qui l’attirent ; le dessin est parfait – high-fidelity – au prix d’heures de travail. Parfois, le tirage est reproduit tel quel et le temps de la reproduction, rendu manifeste, nous pousse à regarder (Lovers, 20XX). Parfois, une partie manque et alors, on la voit mieux (Mother and Child, 2009).

Cette représentation de la violence par d’autres moyens – une manière très laborieuse et discrète mais qui a la netteté du dessin au carreau – voilà, je crois, ce qui m’attire dans les œuvres d’Agnès et Tom. C’est là que le caractère politique de leur travail me semble le plus fort. Politique non pas au sens où il traiterait d’histoire ou de relations internationales – ce qu’il fait aussi parfois – mais au sens où il représente avec beaucoup de subtilité et d’attention la complexité des rapports de pouvoir. Comme dans la série « Des Équilibres » (2019) où Agnès Geoffray met en scène des corps de performeurs parfaitement immobiles mais contraints dans des poses où se perçoit une tension physique. L’image est parfaitement calme. Elle a pourtant la violence des expériences scientifiques les plus sordides dont l’épreuve photographique témoigne. 

Face aux images de Tom et Agnès, on peut se sentir mal à l’aise : l’attention est à la fois excitée par leur virtuosité et inquiétée par une forme d’exhibitionnisme (est-ce bien le mot ?). Pas que leur travail soit moralisant ni racoleur. Non, leurs œuvres sont sobres, équilibrées, nettes, clairement composées. Et pourtant, elles nous renvoient à une violence fonctionnelle, à une crudité ordinaire, à une précarité fondamentale, susceptible à tout moment de se rompre. Comme la promesse d’une chute.

Julie Faitot, directrice de la Galerie Duchamp et commissaire de l’exposition

Perhaps you like, as Agnes Geoffray and Tom Molloy do, old pictures: those you find in attics and flea-markets or on eBay. Looking at strangers, you can imagine things. Our fantasies are nurtured by the vast and ever-growing mass of images that we live with: a mass that embraces our personal archives (family portraits or holidays snapshots) as well as news illustrations sometimes becoming history, advertisement or documentary imagery. What images tell us is therefore a little what they show, and – a great deal – what they are made of: a matter thick with myriads of interrelated images that bounce from one to another.

The way Agnes Geoffray and Tom Molloy work with photographic documents appeals to me. They demonstrate some kind of twisted distance and grave playfulness, a sceptical awareness of pictures’ power and of their ability to express double-meaning and equivocation. Violence is not obvious, yet you feel it as each picture calls on others, that are not there but that you can figure. 

The way they proceed seems quite simple: showing upside down the photo of a sun-tanned figure that’s doing a headstand on the beach makes a mythic titan of an ordinary man – bitterly recalling the Nazi regime’s taste for athletic bodies (Tom Molloy, Atlas, 2021); stamping a technical comment on an old print (“unfinished” or “untouched”) draws attention to its materiality; you expect it to clarify the subject and help you draw some conclusion – and are yet again deceived: the work keeps quiet (Agnes Geoffray, XXX, 2020-2021).

Agnes and Tom’s works are indeed mysterious – if not strange. Their strangeness might be quite ordinary – scenes you come across in your neighbourhood (Tom Molloy, Amongst You, 2020-2021). What makes them strange is the suspended gestures whose outcome remains unseen, undecided. Even when the outcome is shown, it doesn’t make the work clearer, on the contrary: as in this short found-footage where you see a man pretending he can fly and jumping from the Eiffel Tower and – – – in the following shot, you just see the hole impressed in the ground by his body. A stick stands in the middle of it, as if to measure its depth. It reminds me of the sticks you see on mountain roads to assess snow falls. There is something both trivial and cruel in this standard stick measuring death impact.

The mysterious images they find, Agnes and Tom make them even more so through prolonged work: Agnes Geoffray’s digital “corrections” are so refined they disappear. But instead of clarifying the snapshot, they make it even more ambiguous: as in the series called “Incidental Gestures” (2011-2012), for example, where she reorients a waving child’s arm into a awkward hail or a stroke to come. As for Tom Molloy, he copies with pencil photographs that stick with him; drawings are perfect – high fidelity – thanks to hours of labour. As you measure the time spent making it, your attention makes you look with care. When, as it happens, part of the picture is missing, it makes you see it better (Mother and Child, 2009).

The way they expose violence through other means – this painstaking and subtle and sharp way – here is what attracts me to Agnes and Tom’s work. And that is, I find, why their work touches on political issues: not in the sense that they talk about history or international affairs – which they sometimes do – but in the sense that they inquire into the representation of power. As in Des Equilibres (Agnes Geoffray, 2019) where dancers’ bodies that stand still and seem to be weighted or measured with rules and grades whose values remain unknown: a woman keeps horizontal a long ruler stuck under her arm; a man stands erect on one foot, his other leg folded. Although what you see is perfectly balanced, body tension is striking and one is reminded of photography’s contribution to the most horrid scientific experiments.

Agnes and Tom’s work create a slight unease: one’s attention feels both excited by their virtuosity and disquieted by some sort of exhibitionism. Not that their work is moralising or seductive: their images are sober, balanced, clearly composed. However neat, they acknowledge some functional violence, mundane crudeness and fundamental precariousness that might at any time collapse.

Julie Faitot, director and curator of the exhibition